Frankenstein sur la Mer de Glace
A partir de mai 1816, Lord Byron, Percy Shelley et Mary Godwin (future Mary Shelley après son mariage avec Percy) séjournent en Suisse, dans les environs de Genève. En excursion à Chamonix en juillet de la même année, ils découvrent la Mer de Glace.
Mary est transportée d’admiration et note dans son journal intime que c'est lors de cette excursion qu'elle a l'inspiration de son personnage Frankenstein ("write my story").
C'est sur la Mer de Glace que se déroule dans son roman, "Frankenstein ou le Prométhée moderne" paru en 1818, la rencontre du docteur Frankenstein avec sa créature.
Les extraits ci-dessous se situent après le meurtre du frère de Frankenstein et l’exécution de sa cousine.
Le Dr Frankenstein décide de quitter Genève pour les « proches vallées des Alpes » et il raconte son arrivée dans la vallée de Chamonix et ses retrouvailles, sur la Mer de Glace, avec sa « créature ».
CHAPITRE IX
[…]
J’errais en direction de la vallée de Chamonix. Je l’avais visitée fréquemment durant mon enfance. Six années s’étaient écoulées depuis : moi, j’étais une épave, mais rien n’était changé dans ces paysages sauvages et immuables.
Je fis à cheval la première partie de mon voyage ; puis je louai une mule, l’animal qui a le pied le plus sûr et qui circule le plus aisément sur ces routes grossières.
Le temps était beau. Nous nous trouvions vers la mi-août, deux mois environ après la mort de Justine, misérable époque d’où dataient tous mes malheurs. Le poids qui oppressait mon cœur s’allégea tandis que je m’enfonçais profondément dans les ravins de l’Arve. Les immenses montagnes et les précipices qui m’environnaient de tous côtés, le bruit de la rivière mugissant à travers les roches et les cascades qui se précipitaient tout alentour clamaient la louange d’un être omnipotent ; et je cessais de craindre, ou de me courber devant un être moins puissant que Celui qui avait créé et gouvernait les éléments, étalés ici sous leur forme la plus terrifiante. Plus je remontais la vallée, plus celle-ci prenait un caractère prestigieux et éclatant. Les châteaux en ruine suspendus au bord des précipices, l’Arve impétueuse, les chalets apparaissant çà et là parmi les arbres formaient un spectacle d’une singulière beauté. Mais celle-ci était accrue et rendue sublime par les Alpes puissantes, dont les dômes et les pyramides brillantes de neiges s’élevant au-dessus de tout semblaient appartenir à un autre monde habité par des êtres d’une autre race.
Je dépassai le pont de Pélissier où le ravin, formé par la rivière, s’ouvrait devant moi et je commençai l’ascension de la montagne qui le dominait. Bientôt, j’entrai dans la vallée de Chamonix. Cette vallée est plus merveilleuse et plus sublime, mais moins riche en pittoresque, que celle de Servoz, que je venais de traverser. Les hautes montagnes neigeuses en étaient les limites immédiates, mais je ne voyais plus de châteaux en ruine, ni de champs fertiles.
D’immenses glaciers s’approchaient de la route ; j’entendais les roulements de tonnerre des avalanches et je voyais la fumée qui s’élevait sur leur passage. Le mont Blanc, l’unique et magnifique mont Blanc, s’élevait parmi les aiguilles voisines et son dôme prodigieux dominait la vallée.
Une sensation de plaisir depuis longtemps oubliée m’envahit durant ce voyage. Un tournant de la route, quelques nouveaux objets soudain aperçus et reconnus me rappelaient les jours passés, et s’associaient à mes souvenirs de jeune garçon heureux. Le vent, avec des accents calmants, murmurait des consolations à mon oreille, et la Nature, maternelle, me commandait de ne plus pleurer. Puis, de nouveau, cette influence cessa d’agir. Je me retrouvai enchaîné à mes chagrins, et je m’abandonnai à mes réflexions malheureuses. Alors j’éperonnais ma bête, m’efforçant d’oublier le monde, mes peines, et, par-dessus tout, moi-même, ou bien, plus découragé encore, je descendais de ma mule et me jetais sur l’herbe, écrasé par l’horreur et le désespoir.
Enfin j’arrivai au village de Chamonix. L’épuisement succéda à l’extrême fatigue que mon corps et mon âme aveint endurée. Pendant un court instant, je restai à la fenêtre de ma chambre, contemplai les éclairs pâles qui jouaient sur le mont Blanc, et écoutai les rugissements de l’Arve, qui poursuivait son chemin turbulent en dessous de moi. Ces bruits calmants agirent comme une berceuse sur mes sens énervés. Lorsque je posai ma tête sur l’oreiller, le sommeil s’empara de moi ; je sentis venir et je bénis ce donneur d’oubli.
CHAPITRE X
Je passai la journée suivante à errer dans la vallée. Je m’arrêtai près des sources de l’Arveyron qui sortant d’un glacier descend lentement de la montagne pour barricader la vallée. Devant moi s’élevaient les parois abruptes des hauts sommets ; le mur de glace me dominait ; quelques pins brisés se dressaient aux alentours ; et le silence solennel de cette glorieuse salle de réception de la souveraine Nature était uniquement troublé par les flots tapageurs, la chute de quelques grands fragments de roc, le grondement de tonnerre de l’avalanche ou l’écho dans les montagnes du craquement de la glace accumulée qui, par un travail silencieux ordonné par des lois immuables, éclatait et se déchirait de temps à autre comme un jouet dans ses mains. Ces paysages sublimes et magnifiques m’apportèrent la plus grande consolation dont je pouvais bénéficier. Ils m’élevaient au-dessus de la petitesse des sentiments mesquins ; et s’ils n’effaçaient pas mes chagrins, ils les subjuguaient et me calmaient. Dans une certaine mesure, ils éloignaient de mon âme les pensées qui l’avaient assaillie le mois précédent. Je ne rentrai qu’ à la tombée de la nuit, pour dormir ; mon sommeil avait pour aides et serviteurs la foule des paysages majestueux que j’avais contemplés durant la journée. Ils s’assemblaient autour de moi ; la neige inviolée des hauts sommets, l’aiguille étincelante, les pins, le ravin nu et désolé, l’aigle planant dans les nuages, ils étaient tous rassemblés autour de moi et m’ordonnaient d’être en paix.
Où s’étaient-ils enfuis lorsque je m’éveillai le matin suivant ? Le calme de mon âme fuyait avec mon sommeil, et une noire mélancolie assombrissait chacune de mes pensées. Il pleuvait à torrents et un épais brouillard cachait le sommet des montagnes, de sorte que je ne pouvais même pas voir le visage de ces puissantes amies. Je voulais néanmoins transpercer leur voile embrumé et partir à leur recherche dans leur retraite nuageuse. Que m’importaient pluie et orage ? Ma mule fut amenée devant la porte, et je résolus d’entreprendre l’ascension du sommet du Montenvers. Je me souvenais de l’effet que la prodigieuse avance continuelle du glacier avait produit sur moi la première fois que je le vis. Ce spectacle m’avait empli alors d’une extase sublime qui donnait des ailes à mon âme, et m’enlevait de cet univers obscur pour me porter vers la lumière et la joie. Les scènes imposantes et majestueuses de la nature affectaient toujours mon âme et lui faisaient oublier ses soucis. Connaissant parfaitement le sentier, je résolus de partir sans guide ; d’ailleurs la présence d’une autre personne aurait détruit pour moi la majesté solitaire du paysage.
La montée est à pic, mais le sentier en lacet vous permet de surmonter l’escarpement de la montagne. La scène est d’une désolation terrifiante. Dans des milliers d’endroits, on rencontre les traces des avalanches de l’hiver ; des arbres brisés jonchent le sol, certains entièrement détruits, d’autres courbés, sur des rochers qui surplombent les précipices. Le sentier, à mesure que vous avancez, est coupé par des ravins de neige, le long desquels des pierres se précipitent sans cesse ; l’un d’entre eux est particulièrement dangereux, car le son le plus faible, ne serait-ce que celui d’une voix d’homme, suffit à ébranler l’air et amène la mort pour celui qui parle. Les pins sont moins élevés et moins luxuriants, mais plus sombres, et donnent un air de sévérité au paysage. Je contemplai la vallée s’étendant à mes pieds ; une brume profonde s’élevait des rivières qui la traversaient et s’enroulait en couronnes épaisses autour des montagnes qui me faisaient face et dont les sommets étaient cachés dans les nuages uniformes. La pluie tombait du ciel sombre et s’ajoutait à l’impression de mélancolie du spectacle. Hélas ! pourquoi l’homme s’enorgueillit-il d’une sensibilité supérieure à celle de la brute ? Elle le rend simplement plus esclave de ses impressions. Si nos impulsions se bornaient à la faim, à la soif, au désir, nous pourrions être presque libres ; mais maintenant nous sommes affectés par chaque vent qui souffle, et par un mot entendu, on ne sait comment, ou par un spectacle que le hasard peut nous faire découvrir.
La Mer de Glace - Bartlett - Fisher - Virtue - collection Musée du Mont-Blanc Chamonix
Estampe 1832 -1833
[…]
Il était près de midi lorsque j’atteignis le sommet. Je m’assis pendant un moment sur un rocher qui dominait la mer de glace. Une brume couvrait l’immense plaine désolée ainsi que les montagnes avoisinantes. Bientôt une brise dissipa le nuage et je descendis sur le glacier. La surface est très raboteuse et des aspérités s’élèvent comme les vagues d’une mer agitée, avec des dépressions et des crevasses profondes. La mer de glace est large d’une lieue à peine, mais je mis près de deux heures pour la traverser. La montagne opposée est une roche abrupte et nue. Du côté où je me trouvais alors, j’avais le Montenvers exactement à une lieue devant moi et au-dessus de lui s’élevait, dans sa majesté terrible, le mont Blanc. Je m’arrêtai dans un renfoncement du rocher et contemplai ce spectacle merveilleux et prodigieux. La mer, ou plutôt la vaste rivière de glace, serpentait parmi les montagnes qui l’enserraient et dont les sommets le dominaient. Leurs pics glacés et scintillants resplendissaient dans le soleil au-dessus des nuages. Mon cœur, auparavant plein de tristesse, se gonflait maintenant d’un sentiment qui ressemblait à de la joie. Je m’exclamai : « Esprits errants si vraiment vous errez, et si vous ne vous reposez pas dans vos lits étroits, permettez-moi de goûter cette ombre de bonheur, ou emmenez moi, comme votre compagnon, loin des joies de vivre ».
J’avais à peine prononcé ces mots que j’aperçus soudain, à une certaine distance, la silhouette d’un homme qui avançait vers moi à une vitesse surhumaine. Il franchissait d’un bond les crevasses de glace, parmi lesquelles je m’étais avancé avec précaution ; sa taille, au fur et à mesure qu’il approchait, me semblait dépasser celle d’un homme. Je ressentis un trouble étrange, un brouillard passa devant mes yeux, et je manquai de m’évanouir ; mais la bise froide de la montagne me rendit rapidement mon sang-froid. Je m’aperçus à l’approche de cette silhouette (spectacle effrayant et abhorré !) que c’était le misérable que j’avais créé.
image générée par l'IA
[c’est donc sur la Mer de Glace que se déroule le récit du tête à tête du Dr Frankenstein et de sa créature, qui lui relate pendant près d’une journée les évènements qu’elle a vécus depuis sa fuite].
CHAPITRE XII
Je le vis qui descendait le long de la montagne, plus rapide que le vol de l’aigle, et je ne tardai pas à le perdre de vue parmi les ondulations de la mer de Glace.
[…] Le jour se leva avant mon arrivée à Chamonix. Je ne pris point de repos, mais m’en retournai aussitôt à Genève.
Bibliographie
FRANKENSTEIN, ou le Prométhée moderne, Mary SHELLEY
Frankenstein sur la Mer de Glace, Editions Guérin, Chamonix